Dans le département de la Likouala, au nord de la République du Congo, des dizaines d’enfants autochtones seraient victimes d’un trafic transfrontalier les réduisant au travail forcé en République démocratique du Congo. Révélée par un rapport du Centre d’Actions pour le Développement (CAD), cette affaire met en lumière de graves violations des droits humains, sur fond de silence des autorités et d’impunité persistante.

Dans son rapport annuel sur la situation des droits humains au Congo, intitulé « Quand le déni des droits humains est au pouvoir », le Centre d’Actions pour le Développement (CAD) dresse un tableau extrêmement préoccupant de l’état des droits civils et politiques dans le pays. Ce document de près de 200 pages met notamment en évidence un phénomène alarmant de déportation d’enfants autochtones.
Le 9 décembre dernier, le CAD a révélé l’existence d’un trafic d’êtres humains entre la République du Congo et la République démocratique du Congo. Les faits se sont déroulés dans le département de la Likouala. Près d’une cinquantaine d’enfants autochtones, originaires du district d’Enyellé, auraient été enlevés et transférés de force vers Imesse, dans le Sud-Ubangi, en République démocratique du Congo.
« On a volé nos enfants. Ils sont partis avec eux sur une moto Kavaki vers Boyele, mais ils ont finalement pris la route de Boyele-Port avant d’embarquer sur une pirogue pour Imesse », témoigne un père de famille dont cinq enfants ont été enlevés.
Gaspard, un jeune autochtone parvenu à s’échapper d’Imesse et revenu à Enyellé, décrit les conditions de travail forcé auxquelles les enfants sont soumis :
« Nous sommes payés 10.000 francs congolais, soit environ 2.000 francs CFA, à peine 4 euros par mois. »
Ces pratiques constituent une violation flagrante du droit congolais et du droit international. La loi n°5-2011 du 25 février 2011 relative à la promotion et à la protection des droits des populations autochtones interdit explicitement le travail forcé, l’exploitation et toute forme de discrimination. Elle prévoit également des mécanismes de protection et de développement en faveur de ces communautés.
UN PHÉNOMÈNE QUI PERDURE

Le phénomène de « déportation des enfants autochtones » vers la RDC a été signalé pour la première fois aux autorités locales en 2024. La sous-préfecture d’Enyellé reconnaît être informée du dossier, sans toutefois être parvenue à agir.
Éric Mbeba, conseiller politique à la sous-préfecture d’Enyellé, affirme avoir sollicité en vain plusieurs acteurs locaux :
« J’ai contacté certaines ONG à Enyellé pour tenter de récupérer ces enfants, mais cela n’a pas abouti. Nous avons également alerté notre hiérarchie, sans obtenir de réponse. »
Dès 2022, un rapport de la Banque mondiale intitulé « Étude sur le Projet Lisungi et la prévention des violences basées sur le genre en République du Congo » alertait déjà sur ces dérives au niveau local. Le document souligne la persistance de pratiques d’exploitation et de marginalisation des populations autochtones, victimes de discriminations ainsi que de traitements inhumains et dégradants.
Le coordonnateur terrain de l’AARREC y décrit un système connu localement sous le nom de « phénomène milo », défini comme « le prétendu droit que s’arrogent certains Bantous d’astreindre les autochtones à toute forme de besogne à leur profit », une pratique qualifiée de violence structurelle courante.

Dans un autre rapport publié en 2017, l’Observatoire congolais des droits de l’Homme (OCDH) recensait déjà de graves violations des droits des populations autochtones : arrestations illégales, actes de torture, détentions arbitraires, disparitions forcées, exploitation économique, viols, violences physiques et verbales, ainsi que menaces.
Malgré la gravité et la répétition des faits, aucune enquête sérieuse n’a été engagée par les autorités congolaises. Aucun mécanisme de coopération transfrontalière avec la RDC n’a été activé. À ce jour, aucune mesure de protection, d’assistance ou de réparation n’a été mise en place en faveur des enfants victimes ni de leurs familles.
Un silence institutionnel qui contribue à la pérennisation d’un système d’exploitation ciblant particulièrement les populations autochtones, dans un climat d’impunité.
🖋️ Article rédigé par Berdy PAMBOU







